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Les Lignes de Wellington, Terre Brûlée

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Tout débute avec ce plan en plongée d’un morceau de terre boueuse. Des coups de feux et des cris retentissent hors champ… on livre bataille et cette terre boit la pluie tombante autant que le sang. Le plan dure, dure… et devant cette petite parcelle de terre noire portugaise gorgée d’eau, sur et pour laquelle on s’affronte en cette année 1811, on se prend à penser à Tarkovski, lui aussi aimait cette terre-éponge qui absorbe et revitalise….

Mais voilà que l’on est brusquement ramené vers le film tandis qu’un corps de soldat français pénètre et s’effondre violemment dans le champ, mort foudroyé par une balle, signe de départ pour que la caméra, elle, commence à vivre, relève le nez, saisisse l’espace, révèle le hors champ. La bataille est finie; partout les cadavres s’étalent. Une drôle de figure hugolienne, sorte de Thénardier sortant tout droit des Misérables, surgit dans le plan, accompagné par d’autres compagnons de misères, venant faire les poches des cadavres.

Ce premier plan des Lignes de Wellington pourrait valoir à lui seul comme programme d’un film enveloppé par la mort et les morts, les cadavres inconnus et les spectres persistant; soit le corps de ce soldat bien sûr, mais aussi une dédicace placée en exergue et adressant le film à la mémoire du défunt Raoul Ruiz qui devait réaliser le projet et dont l’esprit plane au-dessus de chaque séquence. Suite à son décès Valeria Sarmiento, compagne du cinéaste, reprit le film et le mena à son terme. Le genre historique semblant quelque peu passé de mode, spécialement aux Etats Unis, il est intéressant de voir à quel point Sarmiento réussit à ressaisir l’essence du genre (souffle romanesque, chorale de personnages dont les trajectoires se croisent) tout en prenant considérablement ses distances avec les canons de la représentation frappant celui-ci.

Tout comme ce premier plan l’annonçait de façon très claire en reléguant la bataille, le grand événement, hors champs, les grands passages obligés du genre n’intéresseront pas la cinéaste: héroïsme et grands hommes, de surcroît souvent interprétés par des stars, tout cela n’est guère l’enjeu du film. Le cavalier laisse la place au fantassin, le héros au simple soldat arpentant cette terre de laquelle on se tiendra toujours si proche, elle qui finira par souffrir autant que les autres.

Et si Sarmiento convoque un casting impressionnant sur le papier (Malkovich, Deneuve, Huppert, Piccoli, Amalric, Paredes) ceux-ci se révèlent, dans le film, comme de fugitives présences, n’apparaissant parfois qu’au détour d’une séquence, tandis que des « inconnus » occupent le centre de ce récit à mille branches, suivant la longue marche d’une colonnes de soldats portugais et anglais, accompagnés par des réfugiés et des civils, se repliant en pratiquant la politique, russe avant l’heure, de la terre brûlée, et marchant vers ces fameuses « lignes » du général Wellington, construites en secret, et dernier espoir de contenir la marche des troupes napoléoniennes.

Au fil d’une narration fluide et vive, trouvant son rythme à travers l’évolution de cette retraite stratégique et l’arpentage de cette terre portugaise enjeu essentiel du récit, Sarmiento s’attarde sur les pelés et les galeux, les simples soldats et les blessés, les sans-voix et les sans-visages, accordant à tous une présence à l’image, donnant à voir les oubliés de la grande Histoire. Le film, marqué par Hugo, Dumas ou Dickens, sort et s’élève tout de même au-delà des cadres romantiques classiques, jouant malicieusement avec les clichés de l’amour-vrai (des ébauches de couples s’élèvent un peu partout mais n’aboutissent jamais) et de l’héroïsme tout en se donnant, par ce chassé-croisé, les moyens de multiplier les discours, les tonalités et les points de vue, tantôt bouffon et farceur, tantôt spirituel et mélancolique, toujours juste dans ses choix d’organisation et de mise en rapport des différentes destinées se croisant.

Le tout se trouve scandé par un retour constant à ce personnage comique et antipathique du général Wellington, vitupérant contre son portraitiste et finissant par admirer, dans un geste clausewitzien, au détour d’une séquence disant tout ce qu’il y a à savoir sur la guerre en moins de cinq secondes, un tableau du rival/modèle haï et vénéré, Napoléon, accroché dans sa chambre. Entre temps nous aurons croisé un lecteur du Timée de Platon, dialogue portant sur la création de l’univers et des hommes, à la recherche de sa femme, ou encore une jeune lady anglaise dévergondée et croqueuse d’homme et un lieutenant blessé perdu derrière les lignes et obligé de se cacher – ce qui donnera d’ailleurs lieu à l’une des plus belles séquences du film où la présence de raisins et de fruits dans une coupe font ressurgir un souvenir chez le personnage, moment proustien s’il en est, et où l’on sent pleinement l’empreinte de Ruiz, qui avait adapté Le Temps Retrouvé.

L’importance du référent pictural, cela à travers le peintre de Wellington, esclave à la botte du grand Général mais peignant des français en cachette, semble aussi faire discrètement écho à Ruiz, pour qui la peinture tint toujours un rôle central maintes fois relevés dans ses films, tout en condensant concrètement les enjeux du récit. Qu’est-ce qu’une image authentique, non-soumise à l’avis impérieux des censeurs jugeant, tel Wellington, et ayant main-mise sur la création, cachant les faits et transformant l’horreur de toute guerre en culte, toujours vain, de l’héroïsme? A l’image de ce plan superbe cadrant l’ombre, éclairée à la bougie, d’une jeune veuve derrière la toile de sa tente et finissant par souffler sur celle-ci, plongeant l’écran dans le noir, Les Lignes de Wellington, emplit d’attachantes figures, fragiles et fugaces, semblant toujours sur le point de disparaître, simples corps oubliés le long de la grande route de l’Histoire officielle, étonne et ravit, redonne l’envie de retourner se délecter des oeuvres de Raoul Ruiz à commencer par son opus magnum Les Mystères de Lisbonne.

25 novembre, 2012 à 12 h 26 min


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