Des analyses de films en rapport avec l'actualité ou non.

De la Mort de la Cinéphilie

Le cinéphile est un être partial et partiel, inaccompli, il aura d’abord été critique jusqu’au bout des griffes. Il tue ou encense, il tue et encense et sa génuflexion, lorsqu’elle advient, ne se fait qu’avec la présence du poignard encore sanglant dans le dos et le sourire du courtisan sur le visage, démontrant par là même, et si cela était encore nécessaire, que les assassins du crépuscule font toujours les grands prêtres de Midi. Parfois, rarement, il se découvre et s’improvise prophète et visionnaire, clame le Cinéma de demain à partir d’un aujourd’hui qu’il ne comprend pas, dernière vanité.

Serge Daney déclara du critique-cinéphile, dans ce qui reste l’un de ses plus beaux aphorismes, qu’il était un prêtre raté. Deux mots et tout est dit. L’être du cinéphile est définitivement critique. Or le critique est toujours un grand moraliste, grand prêtre du « tu dois » logé au coeur d’un système du jugement…. et voilà les cinéphiles pérorant, enfermant, condamnant et défendant avec passion… tour à tour avocats et procureurs de ce « Cinéma » vaporeux à la Majuscule iconique flamboyante qu’ils brandissent comme slogan incantatoire, et composant, à eux tous, les têtes d’un pathétique Cerbère que l’on aurait oublié de prévenir qu’il n’avait jamais gardé rien de plus qu’une chimère. Au sein du grand sanhédrin, ils occupent ainsi tous les postes, piètres occupant du tribunal d’une fausse religion païenne au panthéon mythique n’ayant pour seule limite que celle du nombre de disciples.

Puis, à côté de cela, il y a la tristesse du cinéma sans majuscule. Sa voix est étouffée par les mugissements alentours. Pourtant il crie pour sa reconnaissance, il n’a rien d’autres à proposer que lui même et c’est déjà trop peu pour ceux passant leur temps à se faire leur Cinéma. Qui s’en souciera? Qui s’en est jamais soucié…qu’il meurt. Relégué à l’ombre des tombeaux, émacié d’avoir été privé de tout pendant si longtemps lui qui donnait sans compter, qu’il semble petit ce cinéma en minuscule, simple nom commun là où son double s’avance triomphant et vêtu des mille parures du nom propre à majuscule scintillante médiatisé par les clameurs de la grande et belle communauté cinéphile « s’entendant toujours pour ne pas s’entendre ».

Il n’y a aucune gloire à tirer de la cinéphilie en tant qu’acte premier, juste du temps à prêter dans un geste d’ouverture volontaire au travail des autres, et non de réceptionniste du travail des autres, le cinéphile devrait être l’antithèse d’un gardien en armure, un explorateur dénudé et assoiffé. Seulement les Colomb se font rares, là où les Cerbères sont innombrables. Dans tous les cas, il ne fut toujours question, au départ, que de voir des films et de les aimer ou de les mépriser, de les encenser ou de les maudire, de maudire pour mieux encenser, ah jugement quand tu nous tiens du bout de ton ergot acéré… Toujours avec la même passion, toujours avec la même ferveur l’iconodule critique brandit les cinéaste ou les films les uns contre les autres, joue au jeu des oppositions, du bien, du mal, de la hiérarchie et de la classification. Mais comment être fier de cela, il n’y a rien de plus commun, rien de plus inné et de plus trivial, l’homme est homo-krisis.

Si l’homme est cet homo-krisis, cet individu qui tranche et sépare, qui coupe et disjoint, affirme et nie il n’y a pas à lutter contre cela. Et puisque nous jugeons tous, encore s’agit-il de bien juger. Rendons jugement du jugement lui même, suspendons le. N’était ce pas là la qualité que Kant, dans sa critique du jugement précisément, attribuait au jugement esthétique qui se révélait « goût de la réflexion » et naissait de la libération de l’imagination du joug à la fois de l’entendement et de la sensation.

Soyons d’abord désintéressés! Retrouvons ce goût de la réflexion! Etre désintéressé ne signifie pas se moquer des films, il y a là un contre sens majeur. Tout au contraire, entrer dans un rapport désintéressé signifie d’abord désenchainer le film, cesser le grand moléstage, enlever ses menottes au prisonnier du tribunal de mon jugement, rendre au film sa liberté et affirmer la mienne, cesser ce rapport vertical qui liait l’accusé au juge et le juge à la divinité Cinéma. Qu’est-ce en effet que juger sinon considérer un objet quelconque sous l’angle d’une praxis, de son utilité potentiel et du plaisir ou déplaisir qu’il pourra m’apporter. Que le Cinéma meurt si c’est là le prix à payer pour que les films triomphent.

Le cinéphile critique est égoïste et égotiste; il prend tout et ne donne rien en retour mais ramène tout à lui, son petit moi dont il est si fier, son rapport n’est pas celui d’un échange mais d’une consommation unilatérale, il est ogre, gourmand insatiable avalant à tour de bras les films , il ne savoure pas, il dévore. Le devenir ou plutôt la décadence du cinéphile, son double négatif vers le bas, a ainsi toujours été le cinéphage; et du grand restaurant au fast food primaire il n’y a qu’un pas facile à franchir. Voilà qu’il l’a franchi, le cinéma est devenu son fast-food, plaisir malsain dissimulé derrière une hygiène au dessus de tout soupçon, car qui oserait le critiquer puisqu’il est justement le seul à s’arroger ce droit suprême dont il a le monopole.

Ce qui me laisse à penser la mort de la cinéphilie c’est que partout autour de moi prolifère la cinéphagie, aidée en cela par un accès aux films de plus en plus important. Les choses s’accélèrent, bientôt il n’y aura plus que des cinéphages et l’âge d’or des grands cinéphiles critiques, débuté il y a plus d’un demi siècle avec, entre autre, André Bazin aura définitivement pris fin. La cinéphilie critique se sera auto-détruite, les discours auront à ce point proliféré partout qu’il ne restera plus qu’un amas confus, poisseux et insensé au sein duquel personne ne s’écoutera plus et au dessus duquel personne ne se penchera plus, l’odeur étant trop infect. Alors, et à ce moment, peut être sera t’il possible de voir que la mort de la cinéphilie n’avait pas qu’une seule issue, qu’elle n’était pas obligée de plonger vers les bas et les abimes sauvages des gourmands dévoreurs d’images iconodules.

Tout comme le gourmand trouve son envers et son répondant chez le gourmet, la cinéphilie comprendra qu’elle pouvait aussi s’élever par le haut, se dépasser elle même vers la cinésophie, son accomplissement -ajoutons que les plus grands « critiques » qui aient vécu jusqu’ici étaient grands parce qu’ils n’étaient déjà plus des « critiques » mais des cinésophes, les meilleurs textes de Bazin, de Daney, de Godard, de Kyrou, de Thoret, de Ciment, de Tarnowski, de Berthomieu, de Bourget et encore bien d’autres, sont vecteurs d’une joie intense, en face d’eux le lecteur se sent pousser des ailes. C’est que ces hommes ne leur vendent pas un film, ils le leur dévoilent dans son être qui est aussi le leur et déjà le vôtre, ils se fichent bien de ce que vous pensez, chez eux l’écriture jaillit non pour vous mais pour les films et pour eux mêmes, ils ouvrent des portes et vous invitent à vous joindre au bal, à venir valser avec eux aux milieux des oeuvres. Si le cinéma est affaire de moral, la cinéphile est affaire d’éthique, d’ethos, de manière d’être face aux films. Le cinéphile éthique, s’intéressant à ce que le film est, et non à ce qu’il devrait être, est déjà dans la sphère de la cinésophie.

Le désintéressement en sera donc la première condition, il faudra ainsi cesser d’être bêtement passionné pour commencer à devenir vraiment passionnant. Etre désintéressé c’est déjà cesser d’aborder le film sous l’angle de ce qu’il m’apporte et commencer à essayer de voir ce que moi je pourrai lui apporter. Par là même le critique cesse d’être un critique, un prêtre et un raté, il n’est l’homme d’aucun genre et d’aucune religion écranique mais virtuellement de toutes, son champ d’investigation ne doit comporter aucune limite.

Cette considération implique de renoncer à l’élaboration et à la diffusion de tout discours négatif des oeuvres. Si par malheur vous n’avez pas aimé un film, passez votre chemin. Entre lui et vous la rencontre n’aura pas eu lieu, le rapport ne s’est pas ajusté, l’harmonie n’a pas surgie, il n’y a rien à en dire de plus. Par pitié ne vous transformez pas en colporteur de la tristesse. Que  je sois damné si je suis un jour amené à rédiger une critique négative d’une oeuvre. Ne perdons pas notre temps à vomir nos petits torrents de haine et de ressentiment contre des oeuvres, renonçons à la critique destructrice et renonçons par la même occasion à assoir un film sur le dos d’un autre.

Renonçons aussi à la critique pour le spectateur en puissance. Qui sommes nous, qui êtes vous, pour penser que vos conseils valent quelque chose pour les autres? Le critique ne s’adresse à personne d’autre qu’au film et à lui même, il ne doit rien aux autres spectateurs et ceux ci ne lui doivent rien. Il écrit pour lui et les oeuvres, et son discours se doit de devenir l’image fixée et stabilisée d’une harmonieuse rencontre, d’un bal où l’entrée serait ouverte à tous mais où aucune invitation préalable n’aurait été envoyée. Que ceux passant par là et aimant danser nous rejoignent.

Quand à toi spectateur, as tu à ce point perdu toute confiance en toi même, es tu à ce point effrayé de te retrouver face à ton propre pouvoir de choix que tu aies besoin de l’avis d’un de tes semblables pour qu’il te désigne ce que tu dois aller voir et pour qu’en plus de cela il te dise quoi en penser avant même que ton oeil vierge se soit baigné sur l’écran. Ces types de critiques pour spectateurs en puissance sont des souillures du regard, elles le voilent et le recouvrent, elles nous font perdre le fondement de tout rapport sain à une oeuvre où la perception première, libérée du lien utilitaire qui la lie ordinairement aux choses et aux êtres, se trouve élargie, ouverte, sautillante et aux aguets, car toute découverte d’une oeuvre est découverte d’un monde au sein duquel toutes mes habitudes se trouvent potentiellement placées sur la balance.

Au coeur de ce suspens de notre existence utilitaire nous visons l’instauration d’un rapport aux oeuvres horizontal et à double sens de direction. Le cinéphile de demain, ou plutôt le cinésophe, cessera de crier partout et à tous sa fausse amitié, il se souviendra du mot de La Fontaine et peut être alors cesserons nous de l’appeler Judas: « Chacun se dit ami mais fol qui s’y repose Rien n’est plus commun que ce nom Rien n’est plus rare que la chose. »

Son écriture sera placée sous l’égide de la logique du boustrophédon. Lecture et interprétation à double sens, de la gauche vers la droite, du spectateur au film, et de la droite vers la gauche, du film au spectateur, les deux s’enrichissant mutuellement et progressant ensemble, les deux se trouvant nourri, l’un par ce que l’autre lui apporte en tant que glèbe fertile prête à être fécondée sur laquelle il pourra labourer en exerçant son goût de la réflexion et l’autre par le pouvoir génétique que cet acte de labour possèdera, faisant de lui non plus seulement une terre où il ferait bon vivre de loin mais un jardin fécond, en perpétuelle évolution, où l’on pourra toujours venir s’immerger pour puiser l’inspiration et la joie.

L’élaboration du discours s’avère alors nécessaire à tout cinéphile s’il veut quitter un jour le monde factice des plaisirs faciles et immédiats où l’enferme le triomphe du simple divertissement. Il lui faudra se confronter au film et non pas le soumettre, la chose est effrayante, c’est qu’il faudra réfléchir et cesser un temps de jouir. Le plaisir est dans le labeur, l’amour est dans l’effort, le coup de foudre, s’il peut exister, et est même souvent nécessaire, n’est jamais le tout. Le plaisir est dans un rapport sans cesse rétabli avec une oeuvre qu’une seule vision n’épuisera jamais.

Le boeuf ne laboure jamais qu’une fois, il passe et repasse, dans un sens puis dans l’autre, logique du boustrophédon…. Il travail la terre, il l’arpente encore et encore et encore. Le cinéphile de demain cessera d’être soldat, déposera les armes et s’emparera d’une bêche, il est agriculteur d’une terre aux limites sans cesse repoussées et qui ne lui appartiendra jamais, de champs sans cesse proliférant à l’horizon et dont les fruits, eux, appartiennent à tous, son labeur est infini, son plaisir aussi.

Amor Fati

24 octobre, 2012 à 15 h 19 min


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